Eclairage scientifique : Argumenter

Eclairage scientifique : Argumenter


Les observations, les explications et les informations que nous récoltons nous fournissent une connaissance. Nous sommes capables d’exploiter et d’associer les éléments appris, dans le but de concevoir des arguments sur lesquels fonder nos prises de position et de décision.


Une tendance naturelle à l’argumentation

Dans la vie quotidienne, nous sommes amenés à faire des choix et à nous forger des opinons. Nous cherchons alors – de façon spontanée – des arguments en faveur de ces choix et de ces opinions.

Par exemple, lorsque nous envisageons d’acheter un congélateur, nous voulons faire le bon choix. Pour cela, nous utilisons : 1) des paramètres personnels d’une part (l’utilisation que nous voulons faire du congélateur, des critères pratiques, des goûts esthétiques, le prix que nous jugeons adéquat…) auxquels nous sommes capables d’attribuer un poids ; et 2) des informations issues de sources plus ou moins fiables (« conseils d’experts » sur Internet ou en magasin, avis d’acheteurs, avis d’amis…) que nous nous efforçons de trier.
Une fois que nous avons acheté le congélateur, nous nous forgeons une opinion concrète à son sujet. Cette opinion, nous la jugeons fondée et raisonnée, et nous pouvons être amenés à la diffuser à notre tour auprès d’autres personnes, qu’elle soit positive ou négative. Nous réutilisons alors nos arguments, dans le but de convaincre autrui du bien-fondé de notre position sur cet objet : nous argumentons.

Il existe un bénéfice direct à ce processus d’argumentation : en prévision du fait que nos arguments seront évalués par d’autres, nous cherchons à les concevoir comme les plus convaincants possibles. Argumenter à plusieurs est donc un exercice qui nous aide à développer nos facultés de raisonnement.
En retour, ces échanges nous mènent à adopter une attitude vigilante face aux opinions que nous recevons des autres, car nous savons qu’elles peuvent être erronées voire trompeuses. Notre envie de défendre nos opinions aiguise nos facultés à repérer les failles dans les argumentaires adverses. Nous disposons pour cela de stratégies intuitives et spontanées d’évaluation des arguments reçus.

« Voir la paille dans l’œil de son voisin »

Il est souvent difficile de trouver des failles dans notre raisonnement. Un biais de raisonnement puissant, le biais de confirmation, nous pousse à privilégier les arguments allant en faveur de nos propres positions : nous avons spontanément tendance à rechercher des informations « plutôt en accord avec ce que nous pensons déjà », qu’à nous laisser déstabiliser par « du nouveau ». De même, nous avons tendance à juger plus favorablement les opinions qui s’accordent bien aux nôtres, et à trouver plus convaincants des arguments qui vont dans la même direction. Ce biais est difficile à contrer : il nous est d’ailleurs très utile, lorsqu’il s’agit de poursuivre une idée jusqu’au bout ou de convaincre d’autres personnes de son bien-fondé.
L’activité scientifique est structurée pour contrôler les effets de ce biais de confirmation : les résultats des recherches sont rendus publics au terme d’un processus de publication et d’évaluation par les pairs qui encourage la répétition des observations et des expériences par des laboratoires et scientifiques indépendants. Même si cela peut prendre du temps, les scientifiques parviennent à corriger des « erreurs » résultant de la recherche inconsciente de « confirmer les résultats » (de leur groupe ou d’une « autorité » scientifique). La solution trouvée par les sciences pour se prémunir du biais de confirmation est donc fondée sur l’échange d’arguments, et sur la comparaison des idées à grande échelle.
Cette leçon peut être étendue à notre vie quotidienne. Quand chercher des failles dans ses arguments devient difficile, il faut avoir recours aux autres : très souvent, il sera plus facile pour quelqu’un qui ne partage pas nos idées de nous mettre face aux limites de notre raisonnement. Ainsi, nous pouvons obtenir des clés pour les dépasser.

 


Les limites de l’argumentation naturelle

Les méthodes et outils que nous utilisons spontanément dans le quotidien nous permettent de fonder nos opinions de façon pertinente dans une grande majorité de cas mais elles présentent néanmoins des limites qui peuvent devenir préjudiciables. Que l’on soit en train de se forger seul une opinion, ou que l’on soit en train de débattre en exposant ses arguments, de mêmes limites rendent difficiles nos raisonnements.

Bons et mauvais arguments

Les bons arguments sont ceux fondés sur « de bonnes raisons ». Une « bonne raison » est un fait, une preuve qui est le résultat de processus d’observation, d’explication, de recherche et d’évaluation d’informations bien menés. La méthode scientifique, par exemple, produit de bons arguments car elle impose qu’ils soient justifiés par des faits obtenus avec rigueur.
Un bon argument doit aussi être un argument pertinent au regard de la conclusion qu’il cherche à appuyer, et il doit être rigoureusement construit. Les faits justes mais qui n’appuient pas réellement la problématique abordée, et ceux qui sont cohérents en apparence mais en fait mal construits, doivent être écartés.

Nos mécanismes de vigilance face à l’information, cités précédemment, se mettent en marche lorsque nous sommes soumis à un argumentaire, mais nous devons rester attentifs. Notre interlocuteur peut sciemment chercher à aveugler notre système de vigilance, par exemple en nous fournissant des théories sensationnalistes, contre-intuitives, fournissant des explications faciles pour des phénomènes complexes, ou encore séduisantes par leurs aspects moraux. Toutefois, lors d’un débat, de nombreux arguments peuvent se révéler spécieux sans toutefois que leur auteur ait eu la volonté consciente de tromper son auditoire.

Pour qu’un argumentaire soit pertinent, il faut que les arguments qui le composent soient correctement agencés entre eux, sous la forme d’un déroulement logique et percutant. Cette construction de l’argumentaire, cette rhétorique, est cruciale, au point qu’un argumentaire fallacieux mais intelligemment construit pourrait convaincre.
Par exemple : la tendance à plaider la qualité d’un élément en discréditant un autre élément existe, et ne constitue pas un bon argument. L’affirmation « le produit B est défaillant » n’est pas équivalente à « le produit A est performant », même si nous pouvons être tentés d’y être sensibles : cet argumentaire a l’air bien construit, mais la conclusion à en tirer n’est pas nécessairement pertinente.
En somme, la connaissance de l’ensemble de ces pièges argumentatifs et une vigilance accrue peuvent s’avérer nécessaires à nous protéger, face à des personnes et à des pensées éventuellement délétères. Se fier à un avis partagé ou a priori éclairé peut être pertinent, mais il faut s’assurer que les motivations des autres coïncident avec les nôtres, et sont fondées pour nous.

Repérer les arguments fallacieux

Un argument mal construit est souvent appelé « sophisme » ou « argument fallacieux » (fallere, en latin, signifie « tromper »). Bien qu’il n’existe pas de définition ou de classification partagée de « sophisme », tout le monde semble d’accord sur leurs formes les plus répandus comme : la généralisation abusive (« Lundi, j’ai perdu mes clés ; le lundi d’avant, j’avais raté un contrôle. Les lundis sont mauvais pour moi. »), la pente glissante (« Si vous rétablissez la pêche de cette espèce de poisson, la tendance se généralisera bientôt aux autres variétés protégées, puis aux tortues, et par la suite aux grands mammifères marins, et la biodiversité de nos océans sera à nouveau en danger »), l’argument contre la personne (« Comment peut-on écouter quelqu’un qui n’a même pas de doctorat ? »), l’appel au peuple (« Tout le monde sait que si on prend froid, on tombe malade »), l’ambiguïté (« L’oracle a prédit que après une période troublée viendra la paix »).
Attention ! S’il est possible d’utiliser des sophismes pour tromper sciemment nos interlocuteurs, tomber dans un sophisme sans le vouloir est également possible, tout comme se convaincre ou chercher à convaincre à partir d’arguments fallacieux, bien malgré nous.

 


L’argumentation fondée sur des preuves et la méthode scientifique

Pour convaincre la communauté scientifique du bien-fondé d’une nouvelle théorie, ses promoteurs doivent se soumettre à des standards extrêmement exigeants : ceux de la méthode scientifique. Cette dernière permet d’écarter – autant que possible – les biais du raisonnement, et de produire des preuves solides à l’appui des hypothèses proposées.
La méthode scientifique permet aussi de créer un système de partage et de contrôle réciproque sur la qualité des preuves et du raisonnement employé, car toute étape du raisonnement est rendue explicite et publique. Les erreurs des uns peuvent ainsi être corrigées par les autres dans un dialogue continu qui a lieu dans l’espace et dans le temps.

Au-delà des sciences

Les scientifiques ne sont certainement pas les seuls professionnels à faire une utilisation experte de l’argumentation. Les médecins, les juges, les ingénieurs, les stratèges, les décideurs… Dans leurs activités professionnelles, tous sont amenés à prendre des décisions sur la base de preuves solides et d’arguments rigoureux. Ces « experts » connaissent les limites d’une prise de décision spontanée : ils savent reconnaitre les situations dans lesquelles les intuitions ne sont pas suffisantes pour prendre une bonne décision, opérer un choix fondé, ou arriver à une conclusion solide. Ils ont appris à mettre en place un processus coûteux, difficile et non spontané de vigilance accrue face à leurs propres limites et face aux dangers qui guettent ceux qui n’évaluent pas les opinions de sources externes. Ils savent recourir, lorsque la situation l’exige, à des méthodes et à des connaissances qui les aident à ne pas tomber dans les pièges de l’argumentation, à s’appuyer sur des preuves solides et pertinentes et à construire un bon argumentaire. Bien qu’il ne s’agisse pas de scientifiques de profession, ils connaissent la valeur de la connaissance obtenue par les méthodes rigoureuses adoptées par les sciences.
Plus généralement, tout citoyen a un intérêt à être capable – au sein d’un débat de société – de reconnaître les rouages d’une argumentation rigoureuse et à savoir distinguer des preuves de nature scientifique (ou du moins rigoureuse) parmi l’ensemble des arguments auxquels il est confronté.

Intégrer l’incertitude de manière raisonnée

La méthode scientifique nous permet de faire place à l’incertitude. Les scientifiques doivent parfois se satisfaire d’observations indirectes, voire limitées.
Même à l’aide de l’instrument de mesure le plus précis du monde, il n’est pas possible de connaître la valeur rigoureusement exacte d’une grandeur. Pour la même mesure d’un même phénomène, les résultats produits par plusieurs personnes connaîtront de légers écarts. De même, de tels écarts existeront si une même personne reproduit sa mesure plusieurs fois. Ces écarts, appelés « erreurs de mesure », peuvent être liés à la façon dont l’opérateur place son instrument ou aux qualités de celui-ci, à la façon dont il positionne son œil, à sa lecture du résultat…

Hypothèses, théories, faits, lois, modèles : ne faisons pas de confusion ! Les sciences ont leur vocabulaire

  • Un fait est une propriété d’un phénomène naturel qui a été mise en évidence par un corpus d’observations ou d’expériences. Par exemple, dans le cadre de la théorie de l’évolution, la divergence des formes du bec entre les différentes espèces de pinsons de Darwin.
  • En sciences, il n’est pas toujours possible de manipuler directement les phénomènes qu’on étudie. Les scientifiques peuvent alors avoir recours à des modèles (voir chapitre « Expliquer »).
  • Une hypothèse est une explication proposée, pour un fait observé. Par exemple, la pression de sélection évolutive relative à la prise alimentaire est une hypothèse expliquant le fait précédemment énoncé. Pour pouvoir être légitime, une hypothèse doit donc être cohérente avec les observations courantes et passées et elle doit pouvoir être soumise à des observations ou tests dans le futur. Ainsi, l’hypothèse formulée est cohérente avec de nombreuses observations et tests réalisés sur les pinsons ou d’autres espèces.
  • Les hypothèses qui reçoivent un appui fort de la part des tests empiriques, et qui sont cohérentes avec d’autres hypothèses qui ont le même statut, deviennent des théories, comme la théorie de l’évolution. En sciences, le mot théorie ne recouvre pas le même sens que dans la vie quotidienne : une théorie scientifique n’est pas ce qui relève du spéculatif. C’est au contraire un cadre fondé sur l’accumulation d’observations et d’expériences. On ne peut donc dire de la théorie de l’évolution ou de celle de la relativité que ce ne sont « que des théories » ! Les théories qui permettent d’expliquer un grand nombre de faits sont dites « robustes » ; celles qui se voient progressivement confirmées par de nombreuses observations et expériences sont dites « fiables ». La réalité du monde n’est jamais « épuisée » par la meilleure théorie disponible à un instant donné : les sciences font toujours progresser une théorie, sans pourtant jeter aux oubliettes la précédente.
  • Une loi n’est pas une théorie particulièrement certaine, mais la description d’un phénomène régulièrement observé, sans valeur explicative. La loi de la gravitation décrit un phénomène universel, sans l’expliquer. Les théories ne se transforment pas en lois quand elles sont mûres !

La valeur exacte est donc impossible à obtenir, et on œuvre donc à obtenir une valeur approchée qui soit la plus précise possible, en réduisant au maximum l’amplitude de ces erreurs : l’on peut alors affirmer qu’il demeure une incertitude sur la mesure, et même estimer une probabilité de validité de cette mesure.
Parfois encore (pour des raisons éthiques ou pratiques) les scientifiques ne peuvent pas mettre en place les démarches expérimentales les plus à même d’expliquer un phénomène. Ceci ne les empêche pas de faire des hypothèses à son sujet. Cependant, il serait irresponsable et irraisonnable de mettre sur le même plan connaissances scientifiques – obtenues méthodiquement, comportant un degré d’incertitude évalué et compris – et opinions, intuitions, spéculations ou affirmations arbitraires.


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