Epistémè - L'art de mal argumenter chapitre 1

Les erreurs d'argumentation

 

Lorsque des arguments nous sont présentés en faveur ou contre une position, il est utile d’être avertis par rapport à certaines erreurs qui peuvent nous amener sur de fausses pistes et nous convaincre, en dépit du fait que l’argument présenté comporte des défauts majeurs  – voire utilise volontairement des artefacts pour nous tromper.

Ces erreurs peuvent se situer à des niveaux différents :

  1. Au niveau de la construction des arguments : arguments valides ou non ?
  2. Au niveau du contenu des arguments
  3. Au niveau de la démarche utilisée pour établir le contenu des prémisses des arguments utilisés.

 

 

Arguments valides ou non ?

Dans l’analyse d’un texte qui contient des affirmations soi-disant scientifiques, on peut par exemple commencer par analyser la construction des arguments utilisés et se demander si ceux-ci sont bien construits  : c’est-à-dire qu’ils garantissent le passage des prémisses aux conclusions affirmées : à savoir si les prémisses sont pertinentes pour les conclusions, si les inférences des unes aux autres sont correctes, si prémisses et conclusions sont décrites de manière suffisamment claire et non ambiguë,  ou plutôt de manière à détourner de l’argument.

Il est très important de se familiariser avec les erreurs de raisonnement les plus communes, pour se protéger et pour mieux construire son propre raisonnement. L’objectif n’est pas de connaître « toutes les manières de se (faire) tromper », mais de développer une sensibilité par rapport à ce genre de piège.

 

 

Contenu : vrai ou faux ?

On peut ensuite se demander si les contenus présentés correspondent à  réalité, et si leur véracité peut être contrôlée – si les assertions les concernant peuvent être d’une manière ou d’une autre vérifiées avec des faits ou d’autres sources d’information.

Dans certains cas, les faits peuvent être directement vérifiés (comme dans le cas de l’affirmation : « Il pleut, ici et maintenant ») en les comparant avec des états du monde réel.

On peut aussi en tester la cohérence avec d’autres connaissances et faits à notre disposition.

Cependant, souvent  les faits en discussion échappent à notre expérience directe et à nos moyens de vérification (comme dans l’exemple : « Un réchauffement climatique est en cours »). Nos connaissances et les faits à disposition sont de toute manière limités (à moins d’être des experts dans la matière) et des vérifications indépendantes sont souvent souhaitables.

L’analyse des faits rapportés dans un argument doit donc faire appel à d’autres sources d’information et à la comparaison de leurs contenus.

On peut alors décider à quelle source se fier sur la base de la pertinence de la source par rapport à la thématique traitée, du niveau d’expertise de la source, du nombre de sources fiables et des méthodes utilisées par les différentes sources pour arriver à leurs résultats (voir C.).

Dans d’autres cas encore, les faits rapportés ne peuvent être considérés ni vrais ni faux car ils ne sont pas vérifiables.

 

 

Utilisation d’une démarche scientifique : rigoureuse et objective ou non ?

Dans le cas de contenus de nature scientifique, on se demandera si les assertions (par exemple celles contenues dans les prémisses d’une argumentation) sont bien le résultat d’une démarche de recherche scientifique, mise en place avec rigueur et objectivité et d’une compréhension de la nature de la recherche scientifique.

La démarche scientifique implique le respect de règles de bonnes pratiques, au niveau de la formulation des hypothèses, de la méthode utilisée pour tester ces hypothèses, de la construction de théories à partir d’hypothèses et de faits, le plus possible confirmés par plusieurs sources.

Des erreurs, volontaires ou non, peuvent donc se produire à chacun de ces niveaux.

 

PAR EXEMPLE :

 

1. Formulation et test d’hypothèses

  1. L’hypothèse est vague, ambiguë ;
  2. Il existe d’autres hypothèses alternatives qui ne sont pas prises en considération ;
    1. Par exemple, il existe une hypothèse plus simple et également satisfaisante
  3. L’hypothèse n’est pas (en principe) falsifiable, testable ;
  4. L’hypothèse n’a pas été testée/mise à l’épreuve des faits ;
  5. Le test (expérience/observation) n’a pas été conçu de manière rigoureuse ;
    1. Par exemple, dans le test, on n’a pas veillé à séparer les différentes variables en jeu et à en modifier seulement une à la fois,
    2. Par exemple, dans un test visant à mesurer l’effet d’une cause, il manque la comparaison avec un groupe témoin en tout pareil mais non exposé à la même cause ;
    3. Par exemple, la manière dont le test a été mené et ses résultats analysés ne permet pas d’exclure que la connaissance que les expérimentateurs/participants en ont n’influence pas le résultat (ex. un test sur des patients n’a pas été conduit en double aveugle) ;
  6. Les résultats rapportés ne sont pas significatifs/leur significativité n’est pas rapportée (ils pourraient donc être le fruit du hasard) ;
  7. Les faits rapportés ne sont pas confirmés par des sources indépendantes  (il existe donc un risque que ceux-ci soient le produit de variables non observables liées au test mené).

 

2. Construction d’une théorie scientifique

  1. Une théorie scientifique a pour but de formuler des explications testables pour des phénomènes naturels observés.
  2. Une théorie évolue en raison de nouvelles découvertes, faits… Elle reste toujours ouverte à la révision; elle est considérée comme étant vraie à la lumière des faits et connaissances actuels.
  3. En science, les théories ne sont pas des « idées » ou des opinions, au contraire: les hypothèses soutenues par de nombreuses observations/expérimentations deviennent des théories.
    1. Une théorie ne doit pas être confondue avec les faits qu’elle permet d’expliquer.
  4. Une théorie qui permet d’expliquer des faits nombreux et divers est considérée comme robuste.
  5. Une théorie qui fait des prévisions (sur des observations, des résultats d’expériences) qui sont par la suite observées, est fiable.
  6. Les faits sont des propriétés des phénomènes naturels qu’on a pu établir grâce à de nombreuses observations/expérimentations conduites de façon rigoureuse.
  7. Les hypothèses sont des explications ou des prévisions basées sur des observations et ouvertes au test (par observation, expérience …).
  8. Une loi est l’expression d’une relation régulière entre phénomènes. Ce n’est pas une théorie particulièrement «robuste ». Elle n’a pas vocation à expliquer mais à décrire quelque chose qui se passe nécessairement et toujours de la même manière.

 


Cependant, attention ! Il n’y a pas une seule et unique méthode scientifique, ou une énumération des bonnes pratiques en sciences à laquelle se tenir. Il s’agit donc le plus possible de développer une sensibilité pour ce qui tient de la science et ce qui « fait semblant ».

La méthode scientifique comporte aussi une attitude éthique, consistant à rester vigilant par rapport à la tentation de mélanger idéologie et connaissances, d’être trop expéditif dans ses affirmations et résultats – sans attendre par exemple des confirmations indépendantes de la part d’autres scientifiques engagés dans les mêmes recherches.


 

 

 

 

Partenaires du projet

Fondation La main à la pâte