Les déchets

Auteurs : Clotilde MARIN MICEWICZ(plus d'infos)
Résumé :
[Témoignage] - Intervention de Clotilde Marin-Micewicz sur La Main à la Pâte lors de la Biennale du Savoir le 29 janvier 2000. L'auteur apporte son témoignage à partir d'un sujet exploité avec sa classe de CE2 : les déchets.
Objectif :
Approche écologique à partir de l'environnement proche.
Copyright :
Creative Commons France. Certains droits réservés.

 

Présentation

  • enseignante en Z.E.P. à Vaulx-en-Velin qui est, pour une partie, engagée dans "LA MAP" de puis son expérimentation "96".
  • "maître formateur", actuellement, dans une classe de CE2 8/9 ans.
  • pas de formation scientifique particulière.
  • mon témoignage se rapporte donc à l'expérience vaudaise locale. D'autres sites développent " LA MAP " en France aujourd'hui, "diversement", le réseau Internet en témoigne.

Revenons à la définition : qu'est-ce que c'est ?

"LA MAP", c'est une démarche d'exploration scientifique, fondée sur l'observation du réel, la manipulation, l'investigation (expérimentation accompagnée) et dont l'objectif est une appropriation progressive des notions/concepts scientifiques. Cette démarche vise à développer en même temps des attitudes, une méthode de travail (démarche expérimentale) et des savoirs.

Je vais essayer d'exposer comment concrètement on met en oeuvre cela à l'école primaire.

Ce qui est important, je crois d'abord, c'est la manière d'aborder les problèmes. Quel que soit le sujet traité, il est envisagé dans son environnement réel et global (entier)/la réalité n'est pas trafiquée. Titres : système du corps humain, les changements d'état, les êtres vivants. De là, on construit une sorte d'itinéraire guidé à travers l'exploration de différentes notions utiles pour comprendre le sujet comme un ensemble cohérent, contextualisé et éclairé sous ses différents angles.

Trois étapes pour cela (et je prendrai un exemple après)

  • 1. Etape de questionnement, de formulation de problèmes
  • 2. Etape d'expérimentation, d'investigation
  • 3. Etape de synthèse des connaissances, de mise en lien et en perspective du sujet.

Pour illustrer cette démarche prenons un exemple.

Sujet d'étude sur : les déchets (très intéressant pour la sensibilisation à la protection de l'environnement/acquérir des connaissances scientifiques et développer des conduites nouvelles).

Je reprends les 3 étapes :

1. On situe les déchets dans le contexte global/on pose les problèmes.

  • Que sont les déchets ? Où en trouve-t-on ? Quelle quantité produisons nous ? Comment s'en débarrasse-t-on ?
  • Des activités variées sont menées : de collecte (maison/extérieur), de déballage de sacs poubelle, de description, d'observation, de manipulation (gants), de classements divers.
  • Un vrai questionnement va émerger au cours de cette 1ère étape, questionnement pas fondé seulement sur les représentations.
  • On aura aussi des activités précises de mesures (poids/volume).

2. On va explorer différentes directions, construire des notions utiles pour comprendre les déchets dans leur contexte.

Je cite (un peu vite) :

  • On s'est aperçu que les déchets sont différents (liquide/solide/restes aliments/emballage/produits fabriqués) / est-ce que la nature des déchets compte dans la décomposition ? Mettons en ?uvre des expériences pour en savoir plus (choix objet / conditions d'expérimentation).
  • Différentes méthodes de traitement existent (incinération/décharge en surface/décharge enfouie) caractérisons les, choisissons des échantillons et des paramètres expérimentaux pour étudier ce qui se passe.
  • Il pleut sur les décharges. Quel est le rôle de la pluie (eau ?) Ce sera l'occasion d'expériences autour des questions de solution, suspension, transport des déchets.
  • Les déchets sont enfouis sous terre, la nature des sols (terre) a-t-elle une incidence ? Quels sont les caractéristiques utiles ? (Perméabilité). (défi à proposer)
  • L'eau traversant les déchets se salit et risque de polluer (nappe phréatique). Comment nettoyer l'eau sale ? Imaginons des protocoles, faisons des investigations, étudions les procédés de purification.

Toute cette deuxième étape est longue, elle est à envisager sur six à huit semaines à raison de deux à quatre par semaine.
Cette deuxième étape permet aux élèves de :

  • concevoir, mettre en oeuvre des expériences (et les suivre )
  • faire des hypothèses, validées ou non
  • confronter régulièrement leurs résultats (de groupes à groupes) pour construire des connaissances.

3. enfin une troisième étape de synthèse (constituée [déclinée] des différents moments de bilans intermédiaires, conclusions provisoires enrichies peu à peu jusqu'aux synthèses collectives plus abouties)

qui permet de rassembler, ordonner les connaissances (alors stabilisées), les mettre en lien dans un ensemble cohérent et les mettre aussi en perspective. En l'occurrence ici :

  • connaissances sur la notion de vivant/non vivant
  • décomposition organique/inorganique
  • rapports entre la composition d'un article et les conditions physiques auxquelles il est soumis, rapports entre la durée et l'importance de la décomposition
  • rôle de la terre (perméabilité)
  • rôle de l'eau (diffusion/solution/suspension) et ses procédés de purification tout cela, mis en perspective sur l'intérêt du recyclage et les conduites nouvelles que l'on peut développer. (suite du travail)

On voit là que le sujet est étudié dans un contexte scientifique réel et global où le sens est préservé.
 

Alors comment ça se passe en classe ?

Assez mal au départ ! (Je plaisante) je veux juste dire par là que ce n'est pas en une séance que vont s'opérer des transformations visibles, évolutions (méthode, conduite coopérative). Pour l'enseignant, il faut se familiariser s'il ne l'est pas déjà, avec des séquences assez dynamiques, où l'on crée en fait un va-et-vient entre les discussions en grand groupe, les phases de travail en petit groupe (par deux par quatre), les phases de confrontation des travaux de groupes et les moments de régulation, bilans ou conclusions collectives.

Rythme Nous avons choisi de concentrer ce temps d'étude sur une période massée : 2 à 4 fois / semaine / 1h ? 1h 15 sur 1 mois et demi ? 2mois environ.

Le schéma d'une séquence est à peu près celui-ci :

  • discussions de départ,
  • émergence des questionnements,
  • formulation d'hypothèses
  • et expérimentation en groupe,
  • confrontation,
  • temps de synthèse.

Il peut y avoir des temps de travail personnel (écriture).

J'ai remarqué que c'est le travail régulier et la continuité des séquences qui portent leurs fruits et qui permettent aux élèves de faire des progrès (méthodes / façon de faire des hypothèses (en avoir même l'idée)/ aptitudes à travailler ensemble. (coopération non naturelle). Le travail par petits groupes par exemple se construit longuement

L'organisation matérielle, la préparation de séances a de l'importance Espace pour stocker le matériel/espace pour l'affichage / définition des rôles aidants qui facilitent le travail de groupe PP. S. N. RM. (responsabilité/partage des tâches/autonomie). Sur un autre plan utilisation de nos emplois jeunes qui nous aident à la gestion matérielle. La séquence est toujours facilitée quand on peut se faire aider d'un accompagnateur.

Le rôle du maître (dans une séquence) est essentiel. Il prépare ? se forme au besoin, stimule les questionnements, aide à la formulation des idées, accompagne les expérimentations, guide les discussions (en faisant réfléchir les élèves) sous-entendu objectifs clairs (!) Et doit user de rigueur dans l'organisation matérielle et sociale (qualité d'écoute préservée ? bruit légitime à des moments d'expérimentations, à d'autres moments pas). Le maître est donc très présent, même s'il est silencieux.

L'élève utilise un cahier d'expérience. Il s'apparente un peu au cahier de chercheurs sur lequel il va noter ce qu'il fait, observe, pense.
Qu'y a-t-il dedans ? (Formes variées selon l'âge aussi) dessins, schémas, légendés/phrase, texte descriptif/compte-rendu d'expérience simple de plus en plus en plus élaboré/texte se construisant vers le type de texte argumentatif ( j'insiste quand même sur "vers" à l'école primaire !)
Bref, tout ce qui a trait au parcours personnel, individuel de l'élève (compris choses fausses et des fautes d'orthographe) qu'il faut distinguer d'ailleurs des traces ayant trait aux synthèses, aux savoirs scientifique justes et construits par la classe que l'on peut, ou non, faire coexister, de façon distincte et repérable, dans le même cahier ou le faire figurer dans un autre cahier.

On voit que la langue écrite sert à décrire, à raisonner et à communiquer son interprétation à autrui. Le cahier est sans doute un outil qui structure puisqu'il impose une mise en ordre des idées (du moins) une transcription. On voit les liens avec l'enseignement du français/par rapport à la langue orale, bien évidemment les élèves ont de maintes occasions d'échanger, ils apprennent à prendre la parole, à discuter des désaccords, à argumenter, ils se forment au débat idées fondé sur le respect des faits et d'autrui (éducation civique).
 

Se pose le problème du choix des sujets

(juste un mot mais ce n'est pas une question de détails).

Si on accepte cette idée de maturation nécessaire, d'expérimentations organisées sur un long terme, il convient de choisir des sujets stratégiques au sein desquels les quelques notions clefs pour être étudiées telles que "vivant", "énergie", "mouvement", les programmes n'étant pas toujours très explicites là-dessus.

donc :

  • question de choix se pose pour les équipes d'école
  • question d'organisation (nécessaire souci de cohérence et continuité) à savoir si l'on traite de deux ou trois sujets par année (à mon avis grand maximum car il faut 1 à 2 mois par sujet)

Il faut penser à :

  • garantir un équilibre entre les dominantes (physique/ biologie par ex.)
  • réfléchir à la continuité sur l'ensemble des cycles de manière à proposer un parcours scientifiques satisfaisant pour les élèves (de la maternelle au CM2, voire après).

Le problème sera d'autant plus prégnant au collège puisqu'il y a un clivage disciplinaire, susceptible de rendre plus difficile la réflexion sur le fond (contenus).

Bref, il y a certainement des sujets plus stratégiques que d'autres.

Il faut savoir qu'aux E. U., il y a eu toute une réflexion là-dessus sur la nature des sujets à proposer aux classes primaires; (plus d'expérience que nous dans ce domaine). Il y a eu innovation importante dans la conception d'outils et de documents d'appui, innovation parce que : des équipes de scientifiques, chercheurs, formateurs, praticiens ont uni leurs compétences pour élaborer ensemble des documents susceptibles d'être utilisés par les maîtres, en satisfaisant les exigences de chacun Ca fait réfléchir à une autre conception de l'outil du maître.

Associer dès le départ les praticiens (pédagogues) me paraît particulièrement intéressant quant à la réflexion sur les outils et leurs élaborations.

Il faut des documents garantis scientifiquement, un enchaînement (base) construit des séquences et du matériel.

 

Quelques mots sur les indicateurs de réussite

que je distinguerai du grand mot évaluation

  • ce travail reste à faire/ne pas le faire dans la précipitation. Peu de cohortes d'élèves ayant vécu " LA MAP " sur plusieurs années consécutives et le facteur temps, on l'a vu, a de l'importance et sera à prendre en compte.
  • la nature même de l'évaluation sera peut-être à construire parce qu'on évalue pas les mêmes choses, je pense à (attitude de chercheur/construction de raisonnement /capacité à communiquer/savoirs, appropriation progressive). Cela dit, il y a des points très intéressants que nous avons notés et qui sont encourageants

1 - L'attitude générale

(En zone d'éducation difficile)

  • (unanimement) élèves mobilisés, engagés dans l'activité et dans un intérêt scolaire (lié aux apprentissages)
  • élèves curieux, actifs, prenant en charge leurs apprentissages (moins de léthargie intellectuelle, exemple : vidéo =) en spectateurs on ne voit plus immédiatement les élèves en difficulté (ce qui ne veut pas dire que les difficultés de compréhension existent plus)

2 - Aisance dans la communication

Pratique vraie de la langue, communication authentique créée (mis en place de conditions de l'échange)/les compétences langagières seront à évaluer (syntaxe, vocabulaire).

Mais déjà, sur la forme, les élèves apprennent à se repérer dans leur discours :

  • prendre la parole
  • faire remarquer
  • poser une question, répondre à quelqu'un
  • argumenter un point de vue
  • ces repères sont peu évidents(pas facile pour des élèves peu construits)

Sur le fond, les élèves relativisent davantage leurs propos.

Un collègue faisait remarquer que les élèves débutaient plus souvent leur phrase par " je pense que peut-être... " et cela même dans les autres disciplines ( à ne pas généraliser). Un travail fondé sur le respect des faits et de la preuve permet d'apprendre à relativiser, faire preuve d'humilité et porte ses fruits sur le long terme.

3 - Comportement

Non pas que "LA MAP" forme des citoyens exemplaires immédiatement : à raison de trois heures par semaine, je crois que dans les quartiers difficiles c'est une exigence à tenir et des efforts à faire six heures par jour; mais cela dit, à chaque fois que l'on peut ancrer les débats, les désaccords sur des questions de savoirs et sur un sujet universel distancié de la personne est très efficace pour désamorcer les conflits.

(Exemple : exagérations /résultats contrariants) On peut espérer que la multiplication de ces moments de débat non institué sur du vide... auront des effets.

4 - L'écrit

(la construction de l'écrit sera à évaluer)

 

On note en tout cas des progrès nets (en assez peu de temps) sur la qualité de la schématisation (les élèves se sont exercées à observer, souci de rigueur, de vérité, de détail)

5 - Question des liens et du raccrochage

Ici ou là, quelques cas de raccrochage scolaire grâce à "LA MAP" d'élèves en difficulté. C'est certainement une entrée propice (manipulation).
C'est une entrée aussi pour nouer ou renouer le dialogue avec les familles : les questions liées aux expériences, la fabrication, la technologie, le savoir-faire peuvent trouver un écho à la maison. Travail à la maison (modules)/sollicitation/refaire à la maison/exposition interactive où l'on met les parents en situation de manipuler, manipuler pour comprendre) ... C'est une appropriation active et concrète de l'école.(pour la lisibilité des apprentissages)--On a eu quelques succès d'échange et de rencontres avec cette entrée des sciences.

Donc...

Il reste du travail à faire, après l'engagement des collègues, il y a l'accompagnement du projet, un travail sur le fond (contenus), sur l'évaluation et je ne dirai pas qu'en milieu difficile, LA MAP" à elle seule résoudra tous les problèmes. Par contre, je suis sûre que si cette démarche est mise en système ou en synergie avec tout le reste de notre enseignement, et ça nécessite rigueur/cohérence/continuité dans les équipes et beaucoup de travail d'équipe à tous les niveaux, ce pourra être un vrai progrès pour tous.

Bref, il faut rester mesuré. Ca n'empêche pas d'être passionné ! Car il y a de fortes raisons d'y croire...

Je vais en citer 3, ce sera ma conclusion

1 - Ce projet intègre, il me semble, ce qu'il y a de mieux de la recherche de ces dernières années (entre autres en offrant une pédagogie active)

Il permet de mettre en dynamique (les choses entre elles) c'est-à-dire les apprentissages entre eux.
On voit les liens évidents, naturels (maîtrise la langue/éducation civique et d'autres...) ce qui donne cohérence et sens à l'enseignement; on peut faire aussi parfois en maths, technologie, arts plastiques.....

Et mettre en dynamique aussi (les gens entre eux ) c'est-à-dire l'enseignant accompagné par et dans un système de ressources constitués:

  • d'une équipe d'école et tous ses personnels (aides éducateurs)
  • d'une équipe de circonscription, (si elle développe le projet)
  • de familles (si elles s'impliquent)
  • du parrainage scientifique (dans le Rhône, nous bénéficions de l'accompagnement des grandes écoles ?.. et de parrains)
  • d'échanges Internet (se développent)
  • d'un dispositif de formation/salle de découvertes scientifiques.

Bref, tout ce qui constitue un ensemble de ressources autour des élèves, des enseignants (pour plus de réussite). L'école n'est plus isolée ni n'est le lieu unique du savoir, c'est une mise en dynamique et en système.

2 - Prise en compte formidable du temps comme étant un facteur clé de la construction des connaissances

On parle d'appropriation progressive, d'éviter la formalisation prématurée, cela me semble positif. On constate au niveau des savoirs que ce qui est acquis, l'est plus sûrement. Je souhaiterais qu'on étende cette conception à tous les apprentissages

3 ? LA MAP, c'est une réponse à la gestion de l'hétérogénéité

"LA MAP" est en elle-même une réponse naturelle à la gestion de l'hétérogénéité. L'enseignant n'a plus / n'a pas à adapter son enseignement, à différencier les tâches et les fiches. Car la nature même de l'activité permet une appropriation différenciée des élèves quelque soit le sujet traité, le problème posé,

  • le cheminement de chacun est possible, respecté et encouragé du plus modeste au plus élaboré (avec des interactions très constructives)
  • et c'est porteur de progrès, pour construire, un peu la science, certes,
  • mais construire surtout l'homme.

 

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