Darwin et l'évolution

Obstacles et conditions de possibilité
Auteurs : Equipe La main à la pâte(plus d'infos)
Résumé :
Étymologiquement, fossile vient du latin fossilis qui désigne tout ce qui est tiré de la terre, aussi bien les roches et minerais que les restes d'organismes pétrifiés, mais ce terme qualifie aujourd'hui les traces ou les restes d’êtres vivants conservés dans les roches.
Publication : 11 Mars 2013

Obstacles et conditions de possibilité

L’idée d’obstacle, issue des ouvrages de G. Bachelard, est abondamment illustrée dans les travaux de Canguilhem à propos de l’histoire de quelques concepts de biologie (hormone, régulation…). Dans le cas qui nous intéresse, l’histoire des sciences montre que la signification générale des fossiles s’est établie lorsqu’on a pu dépasser l’emprise de certaines opinions qui s’étaient imposées, parfois défendues avec autorité.

Par ailleurs, l’histoire des sciences permet de repérer les conditions qui ont rendu possible l’émergence de certains concepts en favorisant des idées nouvelles ou des théories oubliées. En ce qui concerne le concept de fossile, quel sont les obstacles et les conditions de possibilité qui ont jalonné son histoire ?

La durée de la Terre

La solution actuellement retenue pour expliquer la formation des fossiles suppose une durée longue du passé géologique, or pendant des siècles la chronologie courte biblique domina le sens commun. Héritage des Pères de l’Église, le temps biblique est centré sur l’Homme si bien que les durées courtes, passées et futures, s’imposent dès la Renaissance, remplaçant les cycles interminables des Anciens. Les temps géologiques sont d’abord évalués à 6 000 ans en suivant les affirmations de la Bible. Après avoir pris à la lettre les six jours de la Création, les croyants ont fini par accepter de les étaler sur une longue période mais la chronologie longue n’est acceptée qu’à la fin du XVIIIème siècle.

Un des premiers à oser s’écarter du récit de la Genèse fut Buffon et il lui en coûta quelques ennuis avec la faculté de théologie. Prudemment, il annonce une durée de 75 000 ans au lieu des trois millions d’années auxquelles l’avaient conduit ses spéculations mais ces valeurs étaient encore difficilement concevables à cette époque. Voltaire, quant à lui, ose avancer des millions d’années, cherchant avec d’autres à faire reculer la thèse des chronologies courtes. L’influence de l’esprit des Lumières aidant, l’affirmation des durées longues paraît moins subversive, d’autant plus que des opinions semblables sont exprimées un peu partout en Europe.

La victoire de la chronologie longue s’est effectuée sans rupture mais elle a nécessité (ou entraîné) un changement radical du rapport entre l’Homme et l’Univers conduisant au rejet de l’anthropocentrisme. Le progrès de la connaissance du terrain a certainement favorisé cette mutation, certains phénomènes (l’érosion en particulier) ne pouvant objectivement s’expliquer qu’en ayant recours aux durées longues.

La séparation entre le monde vivant et le règne minéral

En expliquant l’emprise qu’exerça jusqu’au XVIIème siècle la thèse de la génération spontanée des fossiles, F. Ellenberger évoque " le refus de postuler une frontière tranchée entre le règne minéral et monde vivant ". D’ailleurs, la terminologie appliquée aux objets trouvés dans le sous-sol est basée essentiellement sur des ressemblances (Bélemnites signifiant ainsi "qui a la forme d’une flèche") et ne distingue pas les véritables fossiles du reste du monde minéral.

Sous l’influence du néo-platonisme, les auteurs du XVIème siècle attribuent volontiers la formation des fossiles à une force créative (vis plastica) de même nature que celle qui produit les plantes et les animaux. Césalpino postule au contraire que le règne vivant et le règne minéral sont deux mondes séparés et il rejette la thèse de la génération spontanée des fossiles. Posant en axiome que la faculté d’organisation est propre à la vie, Césalpino n’a pu convaincre ses contemporains qui voyaient dans les fossiles l’œuvre d’une force organisatrice capable de produire des imitations d’êtres vivants.

Plus tard (en 1667-69), Sténon a démontré l’origine organique des fossiles sur la base d’observations minutieuses, donnant raison à la clairvoyance de Césalpino.

La signification des couches du sous-sol

La question de l’origine des fossiles est indissociable de nombreux autres problèmes et en particulier de celui de la formation des roches sédimentaires. Déjà, la science médiévale avait élaboré des théories explicatives audacieuses sur la formation des couches rocheuses en imaginant un lien entre l’érosion et la sédimentation marine mais les savants de la Renaissance n’ont pas repris ces idées. Léonard de Vinci avait compris que les terrains qui contiennent les fossiles se sont déposés au fond de l’eau mais, n’étant pas publiés, ses textes ne sont pas connus de ses contemporains, ni même de générations suivantes.

Pour expliquer la présence de coquilles au sein des roches à l’intérieur même des montagnes, Bernard Palissy fait appel à une " substance salsitive et germinative " apportée par percolation des eaux de pluies. À cette époque en effet, la signification de couches du sous-sol n’a pas encore été établie et, le problème de l’origine des fossiles étant envisagé isolément, il paraissait sans doute plus simple d’imaginer une formation in situ. On sait d’ailleurs le succès que connut la thèse de la génération spontanée des fossiles, à laquelle Bernard Palissy était néanmoins opposé.

Grand fondateur de la géologie moderne, Sténon introduit dans les sciences de la Terre les termes stratum et sedimentum qu’il a empruntés à la chimie et à la médecine. On lui doit d’avoir compris et exposé clairement (en 1667) le principe de formation des couches du sous-sol par dépôts successifs au sein d’un fluide. Notons que Sténon se tait sur l’origine des sédiments argilo-sableux et ne lie pas la sédimentation à l’érosion. On peut penser qu’étant partisan de la thèse diluvienne, donc d’une chronologie courte, il ne s’autorise pas le recours à un processus qui exige des durées importantes. Plus tard un autre diluvianiste, Woodward, reprenant l’explication de Sténon, explique que le Déluge a dissous en masse l’ancienne terre et qu’ensuite a eu lieu une resédimentation en strates ordonnées. Les apports de Sténon restent néanmoins essentiels pour comprendre l’origine des fossiles présents dans les roches sédimentaires et surtout, en posant le principe de superposition des couches selon l’ordre d’ancienneté, ils rendent possible la reconstitution de l’histoire de la Terre sur la base d’observations de témoins du passé.

Immutabilité des faunes

La succession des faunes est aujourd’hui reconnue par les scientifiques et admise par tous, ou presque. Cependant cette idée ne s’est imposée qu’à une époque relativement récente de l’histoire des sciences.

Bernard Palissy a reconnu comme d’anciens organismes, des ormes n’ayant pas d’homologues vivants actuels, pensant qu’ils avaient disparu parce-que trop pêchés. Même s’il rend ces animaux contemporains de l’Homme (ce qui peut nous étonner quand il s’agit des ammonites), il a le mérite d’expliquer rationnellement ces fossiles. Le terme "espèces perdues" sera repris au XVIIème siècle par Hooke et Leibniz qui avancent des idées audacieuses sur les relations entre ces créatures et les formes actuelles.

Le principe de la succession chronologique des faunes dans le temps n’est pas compatible avec le dogme religieux de la Création unique selon lequel toutes les espèces seraient apparues sous leur forme actuelle et en même temps. Pendant longtemps, ce qui paraissait surtout inconcevable aux yeux des croyants et inacceptable pour l’Église c’est l’idée d’une transformation des espèces. Le premier qui, au XVIIIème siècle, eut l’audace d’affirmer l’existence d’une filiation entre les espèces, l’abbé Soulavie, fut contraint à se rétracter. Ses contemporains furent plus prudents et il faut attendre le XIXème siècle avec Lamarck pour que le transformisme puisse s’exprimer en opposition avec le fixisme qui domina le siècle précédent. On sait ce qu’il advint ensuite : l’accueil que reçurent les idées de Darwin et le développement qu’elles trouvèrent à travers les travaux de ses successeurs, ces derniers s’attachant à rechercher les mécanismes de l’évolution des êtres vivants.

Avant de chercher une théorie expliquant la succession des faunes, il était nécessaire d’en accepter le principe et on peut penser que les efforts de muséologie du XVIème et du XVIIème ont favorisé ce changement des mentalités. En effet, la constitution de riches collections de fossiles a permis d’effectuer des comparaisons et de repérer les variations de faune d’une couche à l’autre.

Le catastrophisme opposé à l’uniformitarisme

Les partisans des chronologies courtes faisaient le plus souvent intervenir des cataclysmes, comme le Déluge, pour expliquer le modelé du relief ou la disparition des faunes anciennes. Certes, Aristote et Ovide avaient déjà pensé faire intervenir des causes lentes mais pour reconnaître la valeur de telles visions, on est obligé d’admettre des durées longues, ce que les fidéistes déclaraient incompatibles avec le texte de la Bible.

L’actualisme ou uniformitarisme postule au contraire que les phénomènes géodynamiques passés s’expliquent par les mêmes causes que celles qui agissent aujourd’hui, excluant les grandes mutations évoquées par les catastrophistes. Cette théorie s’est imposée au XIXème siècle seulement, avec Lyell dont l’œuvre eut un succès considérable.

La querelle entre actualistes et catastrophistes est donc ancienne mais il faut reconnaître que si l’uniformitarisme est actuellement tenu comme un principe fondamental en géologie, les fondateurs de la stratigraphie paléontologique étaient au contraire partisans de changements brusques.

Ce dernier exemple montre la complexité de l’histoire de la construction du savoir dont le cheminement n’est pas linéaire, contrairement à ce qu’on a tendance à croire lorsqu’on se réfère à l’idée de progrès. Ce rapide exposé ne prétend pas, bien évidemment, être exhaustif, et il faudrait citer bien d’autres obstacles et conditions de possibilité pour vraiment comprendre l’émergence de la signification des fossiles. Retenons simplement qu’ils furent de différentes natures, tant conceptuelle que théologique ou idéologique.