Cahiers de laboratoire

Auteurs : Equipe La main à la pâte(plus d'infos)
Résumé :
Le cheminement réel du travail de recherche, avec ses tâtonnements, ses interrogations et ses hésitations, est conservé dans le cahier de laboratoire.
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Cahiers de laboratoire: Pasteur, Da Vinci, Pauling, Einstein

Du fait du développement de l’informatique, les brouillons de la recherche scientifique, les documents préparatoires à l’exposé des résultats sont aujourd’hui rarement conservés. Il en est de même des échanges écrits entre chercheurs, qui se font désormais par courrier électronique. Le cheminement réel du travail de recherche, avec ses tâtonnements, ses interrogations et ses hésitations, est donc devenu difficile à reconstituer. L’un des seuls documents à avoir échappé à cette suppression de traces est le cahier de laboratoire. Personnel, unique par son mode d’écriture et son contenu, le cahier de laboratoire permet de suivre le cheminement du travail scientifique.

 

Entretien avec 4 chercheurs (extrait du rapport de P. Fonte et G. Torchet - IUFM de Versailles)

Entretien avec quatre chercheurs

Le principe n°5 de la démarche de La main à la pâte précise que « les enfants tiennent un cahier d’expériences avec leurs mots à eux ». Comme l’existence de ce cahier est souvent mise en parallèle avec celle des cahiers de laboratoire des scientifiques, nous avons souhaité interroger quelques chercheurs sur leurs pratiques d’écriture précédant la publication d’articles.
Au cours de l’année 2000, nous avons réalisé quatre entretiens d’environ 45 minutes dont la transcription est donnée en annexe VI. Nous avons rencontré :
1) un jeune maître de conférences (J.) en physique, travaillant sur le montage expérimental de son équipe de recherche ;
2) une chargée de recherche (A.) en génétique faisant des expériences « à la paillasse » ;
3) une jeune maître de conférences (O.) en physique, travaillant sur un microscope électronique utilisé par de nombreuses personnes accueillies temporairement dans ce laboratoire ;
4) un ingénieur de recherche CNRS (M. -F.), en physique travaillant soit sur « son bâti » expérimental, soit sur un appareil utilisé par divers chercheurs. Ces appareils sont installés dans une « salle blanche » dans laquelle l’air est en légère surpression pour éviter la pénétration de poussières.
Les expériences menées par les chercheurs interrogés durent en général une journée, rarement plusieurs journées.
Les questions posées au début de l’entretien étaient les suivantes : « Avez-vous un cahier d’expériences ? Si oui, qu’y notez-vous ? Comment l’utilisez-vous ? »
 

Des cahiers et un ordinateur

Les résultats numériques sont, la plupart du temps, enregistrés sur un fichier d’ordinateur. Cependant, les chercheurs rencontrés utilisent tous plusieurs cahiers ou classeurs (suivant leur attrait ou leur méfiance vis-à-vis des feuilles volantes) pour conserver une trace des informations qu’ils recueillent. (J.) utilise le cahier du chercheur, le cahier de l’expérience et le cahier de réflexion. (A.) utilise un bloc-notes et un classeur. (O.) utilise le cahier collectif de l’expérience et un dossier personnel. (M. –F.) utilise le cahier de bord attaché à la machine, un cahier du jour et un classeur.
Les expressions que ces scientifiques utilisent pour qualifier leurs cahiers traduisent l’usage qu’ils en font. « En première page du cahier, il y a une table des matières : c’est l’historique de ce qui s’est passé » (J.). Ils les nomment : « La mémoire des expériences, un recueil de pièces à conviction » (A.), « Un cahier de bord, un pense-bête » (M.-F.), « Le journal intime du chercheur » (le physicien P1 interrogé au chapitre V).

La progression dans les écrits

Les quatre chercheurs interrogés évoquent le même type de succession dans les différents écrits qu’ils produisent.
- Au moment de l’expérience, ils notent la date, les noms des utilisateurs (si l’appareil est mis en commun ou reçoit des chercheurs extérieurs), le type d’échantillon, le but de l’expérience, les conditions de fonctionnement ou le protocole utilisé, le(s) paramètre(s) que l’on fait varier, les noms des fichiers lorsque sont réalisées des saisies informatiques et les résultats lorsque ceux-ci sont immédiatement accessibles.
- Toute anomalie et tout incident doivent être indiqués, pour permettre des recoupements et des réparations ultérieurs.
- Les indications précédentes figurent sur un document strictement personnel, sauf évidemment dans le cas d’un appareillage mis à la disposition de nombreux utilisateurs, chacun ayant soin d’extraire un document personnel du cahier collectif.
- Vient ensuite une phase de « mise au propre » des informations : données, photographies, courbes et graphiques, tableaux effectués à l’ordinateur. Ces résultats servent de base aux discussions dans l’équipe de recherche et peuvent être utilisés comme éléments pour une future publication. Les documents sont alors accessibles à des regards extérieurs.
L’évolution des écrits, depuis les notes manuscrites jusqu’aux réalisations à l’ordinateur est nettement visible sur les copies de pages de cahiers qui figurent dans l'annexe VI et qui proviennent de divers documents utilisés par les chercheurs interrogés. On peut ainsi remarquer (les pages indiquées sont celles de l’annexe VI) :
- une table des matières (p. 3) ;
- des remarques manuscrites notées pendant l’expérience (Très moche, p. 12 ; the computer crashed several times…, p. 17) ou le lendemain (FAUX, p.5) ;
- des tableaux préparés (p. 6) ou remplis (p.11, p. 23-24) et enfin mis au propre (p. 8, p. 27) ;
- des résultats expérimentaux sous forme de clichés fixés dans le cahier (p. 14, p. 25) ;
- enfin, des mises au point synthétiques, réalisées à la main (p. 13) ou à l’ordinateur (p 8 et p. 27).
On remarque que les pages annexées ne présentent pas de schémas d’appareils. Ceux-ci ont en effet été mis au point antérieurement et ont probablement fait l’objet de publications préalables.

La formation au cahier de laboratoire

Aucun des chercheurs interrogés n’a reçu d’indications pour tenir un cahier de laboratoire, sauf dans le cas d’un travail sur un appareil d’usage collectif. « Cela s’apprend dès le primaire » ou cela vient soit par habitude : « En chimie, on note toutes les observations » (M. -F.), soit par nécessité : « J’ai été troublée quand il m’est arrivé d’essayer d’utiliser un autre cahier que le mien » (A.), « Je me force à indiquer en 2 lignes le but de la manip » (J.).

Lorsqu’ils accueillent des jeunes stagiaires, ces chercheurs leur font parfois quelques suggestions : indiquer le but de l’expérience, la stratégie, la conclusion et encadrer les résultats (A.), se fixer un objectif, faire des tableaux, faire une synthèse (M. -F.).

Apprendre à (presque) tout noter

- «Si l’expérience ne donne pas de résultat, je garde quand même la feuille du bloc-notes. Je ne note pas tout (…) mais on oublie parfois des choses qui se révèlent, plus tard, importantes (A.). »
«On ne note pas tout- au Japon, ils notent les conditions atmosphériques –mais il y a parfois des choses que l’on regrette de ne pas avoir notées (O.). »
- «J’écris tout, à la main, parfois des choses inutiles (M. -F.). »
- «Tout doit y être noté, même ce qui peut paraître anodin au moment où on l’écrit peut avoir de l’importance ultérieurement (le physicien P1 du chapitre V). »

 

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